la "retraite" des SDF?

Une maison de retraite pour anciens SDF : "Ici, je suis redevenu un homme normal"

Michel, Alain, Bernard et les autres ont connu l'errance, souvent l'alcool. Aujourd'hui, âgés et fatigués, ils ont pu quitter la rue pour être accueillis dans la maison de retraite Saint-Barthélémy à Marseille. Reportage.

Alain, 72 ans, continue à mendier. (Feriel Alouti/Le Nouvel Observateur) Alain, 72 ans, continue à mendier. (Feriel Alouti/Le Nouvel Observateur)

Un lit, un téléviseur, une douche et même un nom affiché sur une porte. Après quatorze ans passés dans la rue, Michel n'en espérait plus autant. "Je n'ai plus de famille, plus personne. Ici, c'est devenu ma maison", dit-il, posté devant un mur de photos qui témoignent de quelques moments heureux et festifs passés à Saint-Barthélemy.

Usé par l'errance et cabossé par l'alcool, à 70 ans, cet ancien musicien et peintre en bâtiment, en paraît bien dix de plus. "Quand j'ai perdu ma famille, ça a été un choc terrible. Je me suis mis à boire n'importe quoi, même de l'eau de Cologne. Ça m'a anéanti le cerveau, je suis tombé dans un trou et je suis devenu clochard. Pour oublier, je picolais encore plus mais boire ne fait pas oublier, ça rend malade".

Finalement hospitalisé, Michel parvient, en 2006, à obtenir une place dans cet établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) qui, à l'époque, vient de créer une unité spéciale pour les sans-abris.

Aujourd'hui, le vieil homme espère y finir ses jours.

Avant, j'étais une épave. Ici, je suis redevenu un homme normal", lance-t-il.

Avant d'ajouter comme une évidence:

Où aller ? Dehors ? C'est malsain."

Et pourtant, Michel a mis du temps à accepter les contraintes d'une vie en communauté. Il y a quelques années, il disparait pendant huit jours, revient et repart, une nouvelle fois, pendant huit mois.

Je suis parti sur un coup de tête, sans avertir personne. J'ai fait le clodo. Je dormais sur des cartons avec ma bouteille de rouge."

Jusqu'à ce qu'un passant appelle le numéro de téléphone indiqué par Michel sur une pancarte. "En cas d'urgence", avait-il écrit. Depuis, le vieil homme ne sort plus beaucoup. Assis sur un gros fauteuil en cuir, il préfère regarder la télé en enchainant les cigarettes. Et, si possible, seul.

SDF3 MichelMichel, 70 ans, ancien musicien et peintre en bâtiment (Feriel Alouti/Le Nouvel Observateur)

 

"Certains partent pendant plusieurs jours, d'autres font la manche"

A Saint-Barthélemy, ils sont trente-quatre anciens sans-abris - 32 hommes et deux femmes -, âgés de 60 à 87 ans, à vivre dans l'unité Saint Roch. En France, seuls trois établissements comme celui-ci accueillent des SDF.

Plus ils vieillissent et plus la rue devient dangereuse. Ils n'ont plus les mêmes armes pour se défendre et à leur âge, la réinsertion ne passe plus par le travail", explique Olivier Quenette, le directeur de l'établissement.

Lorsqu'ils arrivent, leur état de santé est dégradé. A 60 ans, bon nombre en font déjà 80. Alcoolisme, problèmes cardio-vasculaires et troubles psychologiques les ont abîmés. Et, les soigner n'est pas toujours simple. Car, habitués à se débrouiller seuls, beaucoup refusent les soins. "Ils acceptent difficilement que l'on s'occupe d'eux car leur rapport au corps est compliqué", explique le directeur.

Après de longues années de solitude, la relation de confiance peut être longue à s'installer. Mais à Saint Roch, les résidents réapprennent la vie en collectivité et la convivialité. Pour leur donner envie de rester, l'unité a dû s'adapter. Totalement indépendants, les résidents peuvent donc aller et venir à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. "Ces personnes conservent des comportements liés à leur existence dans la rue. Ils sont assez solitaires", constate le directeur. "Certains partent pendant plusieurs jours, d'autres font la manche. On tolère leur comportement car ça fait partie de leur manière de vivre. On leur offre un toit, des murs et des soins, mais on ne doit pas les contraindre. Sinon, c'est voué à l'échec."

"Nous ne sommes pas là pour les juger"

Ainsi, début juin, un résident est reparti errer dans les allées d'un centre commercial qu'il a fréquentées pendant vingt-cinq ans. Si un jour, il revient, personne ne lui reparlera de cette absence. "Notre posture est toujours accueillante, nous ne sommes pas là pour les juger", rappelle Fatima Abdousse, chef de service de l'unité.

D'autres comme Alain, 72 ans, continuent même à mendier. Vêtu d'un pantalon trop grand pour lui, le pied-noir se rend presque tous les jours dans les quartiers chics de Marseille. "Je récolte 20 à 30 euros par jour et quand je ne sors pas, je reste dans ma chambre et je fume des cigarettes avec un pépé de 87 ans", raconte-t-il avec la légèreté d'un enfant.

"J'ai atterri trois fois aux urgences"

Comme la plupart des résidents, Alain continue à boire. Jadis strictement interdit dans l'établissement, l'alcool est, depuis 2010, intégrée dans la prise en charge des résidents dépendants. Ils ont le droit d'en consommer à faible dose pour éviter les alcoolisations massives à l'extérieur et la violence à l'intérieur. "Avant, ils consommaient en dehors de l'enceinte. On allait les ramasser dans la rue, on retrouvait des cadavres de bière dans les allées et certains devenaient violents. Parfois, on devait même intervenir. On s'est dit que les responsabiliser pouvait réduire les risques car l'interdiction génère l'excès", estime Olivier Quenette.

Certains, pour des raisons médicales et financières, ont donc accepté d'être accompagnés dans leur consommation. Dans la pièce, réservée au personnel de Saint Roch, le frigo déborde de canettes de bières bon marché. "Un résident qui buvait une dizaine de bières par jour, plus du whisky et du vin a, aujourd'hui, le droit à quatre bières", détaille la chef de service.

SDF2 BernardBernard, 70 ans : "j'ai ma bouteille dans la poche et je ne vais plus au bar, comme ça je bois moins" (Feriel Alouti/Le Nouvel Observateur)

 

Bernard aussi a choisi d'être suivi. A 70 ans, le pensionnaire est autorisé à consommer un litre de vin par jour. Ce moustachu solitaire profite de la lumière du soir pour consommer son dernier quart à l'ombre des arbres. "A cause de l'alcool, j'ai atterri trois fois aux urgences. Avant, je buvais trois litres par jour."

Maintenant, j'ai ma bouteille dans la poche et je ne vais plus au bar, comme ça je bois moins", dit-il, en nourrissant les pigeons.

Arrivé en 2012, l'ancien SDF reconnait que sans cette liberté, il n'aurait surement pas tenu. "Dans les foyers, on ne peut pas boire, ni sortir comme on veut. Pour moi, c'est important de pouvoir rentrer et sortir. Si c'est pour se retrouver comme en prison, c'est pas la peine."

Frictions et solitude

Selon le directeur, depuis l'autorisation de l'alcool à l'intérieur de l'enceinte, les violences sont rares. Et, lorsque la tension monte, le personnel reste calme. Ce jour-là, Richard débarque dans le bureau de la chef de service. L'homme a bu, il veut témoigner mais mâche ses mots et répète en boucle les mêmes phrases. Il finit par partir, puis réapparait plusieurs fois. Enervé, il se plaint d'avoir retrouvé la porte de sa chambre ouverte. "Deux paquets de cigarettes ont disparu de mon armoire", dénonce-t-il, bringuebalant.

Des vols, parfois, il y en a, certains pensionnaires récupèrent même des vêtements qu'ils revendent ensuite", raconte la chef de service.

A Saint Roch, les frictions entre résidents sont fréquentes. Après de longues années de solitude, la vie en communauté n'a rien de naturel. Ici, les traditionnels quiz musicaux et lotos, organisés dans la plupart des maisons de retraite, ne séduisent personne. "Franchement, j'ai beaucoup de mal à les mobiliser. Ils me disent souvent 'qu'on me foute la paix'", témoigne un animateur. Sauf lorsqu'il s'agit d'une soirée. "Parfois, je propose à un petit groupe d'aller au cinéma ou d'aller manger une pizza et là ça leur plait. La nuit, ils s'ouvrent beaucoup plus car c'est un univers auquel ils sont habitués."

Bernard fait partie de ceux qui ont depuis longtemps opté pour la solitude. Depuis son arrivée à Saint Roch, le septuagénaire préfère dîner à l'écart et fuit les activités de groupe.

Je préfère être seul. De toute façon, il n'y aura personne pour me pleurer", pense-t-il, les yeux vissés au sol.

 

Feriel Alouti - Le Nouvel Observateur


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