«Merci de me laisser aller à l’école pour devenir chauffeur.» C’est Fernando qui parle, face caméra. Un petit brun de huit ans, l’air grave. Il s’exprime en romani, sa langue natale, n'ayant pas encore eu la possibilité d'apprendre le français. Ses propos sont sous-titrés dans cette vidéo diffusée à la presse lundi matin par le Centre européen pour les droits des Roms (ERRC). Cette ONG, implantée dans quinze pays dont la France, lutte contre les discriminations envers les Roms migrants.

Actif dans les bidonvilles auprès des familles, ERRC agit aussi sur le terrain judiciaire pour que les tribunaux fassent respecter les droits élémentaires. Comme le droit à l’éducation. En France, la règle est pourtant simple : tout enfant entre 6 et 16 ans doit aller à l’école, quelle que soit la situation dans laquelle se trouve sa famille. Que ses parents aient des papiers ou non, un domicile ou non. Ça, c’est pour le grand principe. Mais dans les faits, beaucoup d’enfants roms n’ont jamais mis les pieds dans une école, sans que l’on puisse dire combien. Il n’existe pas de donnée chiffrée fiable à l’échelle nationale.

Refus d’inscription

L’ERRC a mené l’enquête entre janvier et avril dernier, interrogeant 118 personnes roms, vivant dans six bidonvilles : deux en Seine-Saint-Denis, deux dans la communauté d’agglomération de Lille et deux à Marseille. Des entretiens longs et approfondis menés par six «intermédiaires», des Roms vivant dans des bidonvilles, et parlant français. Les résultats de l’étude étaient présentés ce lundi matin.

La moitié des enfants rencontrés ne sont pas scolarisés. Pourquoi ? Dans 60% des situations, la municipalité refuse d’inscrire l’enfant à l’école. «Souvent, les agents font traîner les demandes, déplore Erika Bodor qui a coordonné l’étude pour l’ERRC. Par exemple, la mairie exige une adresse de domiciliation alors que selon la loi, une carte d’identité de n’importe quel pays est suffisante pour l’inscription.»

Dans d’autres cas, raconte-t-elle, le maire «se dédouane» en invoquant le manque de place dans l’école. «Sauf que dans ce cas-là, les autorités doivent faire remonter les besoins au rectorat pour éventuellement ouvrir une nouvelle classe. Mais ils ne le font pas.»

«A quoi bon aller à l’école si on est expulsé demain ?»

Pour Manon Fillonneau, chargée de mission droits de l’homme à ERRC, «les refus de scolarisation sont étroitement liés à la politique d’expulsion». Un maire qui veut expulser un camp installé dans sa commune a tout intérêt à ne pas scolariser les enfants, et ainsi éviter toute mobilisation des parents ou des enseignants. Quand une procédure de justice est engagée, explique-t-elle, le juge prend en considération le nombre d’enfants scolarisés et retarde l’expulsion quand beaucoup vont à l’école.

«Du coup, les mairies traînent des pieds, et des demandes d’inscription restent lettre morte. Quand les associations ne sont pas là pour se battre, les enfants ne vont pas à l’école», renchérit Erika Bodor. «Certaines familles baissent les bras, en se disant : à quoi bon envoyer mon enfant à l’école si on est expulsé la semaine prochaine…» Les familles interrogées ont déjà été expulsées quatre à cinq fois en moyenne depuis leur arrivée. 2013 a été une année record en nombre d’expulsions avec 21 000 enregistrées, selon le décompte de la Ligue des droits de l’homme. Le premier semestre 2014 est sur la même tendance, assure ERRC qui a comptabilisé 6 660 personnes expulsées au premier semestre 2014.

Les conséquences pour les enfants sont désastreuses. 67% des parents interrogés dans le cadre de cette enquête s’inquiètent pour la santé mentale de leur enfant. Comme cette mère qui raconte que son enfant se fait pipi dessus dès qu’il croise une personne portant un uniforme. L’école est souvent «le seul lieu stable de leur vie», insiste Erika Bodor. Leur en bloquer l’accès comme le fait la France aujourd’hui, c’est «leur voler leur avenir. On est en train de créer une génération de citoyens européens analphabètes.»

 

Marie PIQUEMAL

 

plus : www.errc.org

 

témoignage

« On est en France depuis 2007, on a été expulsés huit fois, et plusieurs fois, on n’a rien pu prendre du tout de nos affaires. Ici sur ce campement, on est là depuis un an et on va nous casser nos baraques encore, dans deux jours. Depuis qu’on est en France, jamais on nous a proposé quelque chose pour l’intégration. Une fois, un maire nous a donné un hébergement six mois, mais après rien.
On ne veut pas que nos enfants grandissent à faire la manche comme nous on fait. On veut s’intégrer parce que c’est bon pour nos enfants, pour faire grandir nos enfants exactement comme les autres enfants, pour avoir une vie normale. On peut payer un hébergement aussi.
On a cherché à scolariser nos enfants depuis trois ans. Le maire ne voulait pas. On s’est battu avec des personnes qui nous ont soutenus, et maintenant des enfants, pas beaucoup d’enfants, sont scolarisés. Maintenant, les enfants sont très contents et le directeur est content de nos enfants.
Pourquoi nous, on n’a pas le droit d’élever nos enfants ? On ne veut pas que nos enfants grandissent jusqu’à vingt ans dans la forêt.
S’il vous plaît, donnez-nous un peu de chance pour nous intégrer, on n’est pas des chiens. On ne nous demande rien, on veut pouvoir dire qu’on n’est pas ce qu’on croit de nous. »
(Texte écrit par des familles Roumaines Roms d’un campement d’Île-de-France, le 13 octobre 2013)