Martin Schultz, Président du Parlement européen

Discours pour la 4e convention annuelle de la plateforme européenne contre la pauvreté et l'exclusion sociale

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Discours
 
Bruxelles -
20-11-2014
 

Madame la Commissaire Thyssen,
Mesdames et Messieurs,

Nous débattons aujourd'hui de sujets très graves, mais commémorons également une date importante dans notre effort de protection des groupes vulnérables: le 25e anniversaire de la convention des Nations unies relative aux droits de l'enfant.

L'adoption de cette convention et sa ratification rapide ont constitué un immense progrès pour une meilleure protection des droits des enfants. D'innombrables initiatives, qui ont abouti à des résultats concrets, s'en sont suivies dans le monde entier.

Il reste cependant beaucoup à faire: dans le monde entier, y compris dans l'Union, des enfants sont confrontés à la pauvreté au quotidien et voient leurs droits bafoués.

Plus généralement, la pauvreté et l'exclusion sociale s'avèrent extrêmement problématiques.

Les pays de l'Union se sont fixé l'objectif, dans la stratégie Europe 2020, d'aider au moins 20 millions de personnes à sortir de la pauvreté et de l'exclusion sociale d'ici à la fin de la décennie.

Aujourd'hui, alors que nous arrivons à mi-parcours de cette stratégie, les taux de pauvreté restent inchangés et 25 % des citoyens de l'Union risquent de tomber dans la pauvreté.

Voilà la réalité accablante qui résulte de la crise.

Voilà la réalité que nous devons affronter de toute urgence, tous ensemble: au niveau national, où les autorités détiennent une part importante des compétences en la matière, mais aussi au niveau européen.

L'ampleur du problème exige une action sur tous les fronts et à tous les niveaux. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser le moindre détail de côté.

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais aujourd'hui vous faire part de certaines de mes idées sur les mesures envisageables au niveau européen, non seulement pour atténuer les effets immédiats de la pauvreté et de l'exclusion sociale, mais aussi pour les réduire durablement à moyen terme.

Il faut tout d'abord parer au plus pressé.

En ces temps difficiles où l'argent manque, j'invite instamment tous les États membres à faire plein usage du Fonds social européen. Je les prie également de s'assurer qu'il est amplement fait appel au Fonds européen d'aide aux plus démunis, récemment créé.

Seules quelques semaines nous séparent de l'hiver, et je souhaite également insister sur l'existence du programme de distribution de denrées alimentaires aux personnes démunies.

il est choquant que certains États membres aient voulu le supprimer, étant donné qu'un nombre croissant de personnes en ont grand besoin.

Je suis heureux que l'avis du Parlement ait prévalu et que nous soyons toujours en mesure de fournir des denrées de base aux plus touchés.

Nous devons par ailleurs nous attaquer sans plus attendre au chômage des jeunes. Il est impardonnable que près de 25 % de nos citoyens les mieux formés, les plus compétents et les plus entreprenants ne puissent investir leur savoir-faire et leur énergie dans un emploi, que leur avenir ne leur promette que pauvreté et incertitude.

Le fait que les États membres n'aient pas utilisé la totalité des fonds de l'Union mis à leur disposition cette année dans le cadre de l'initiative pour l'emploi des jeunes m'inquiète. L'Union dégage en effet ces moyens afin d'apporter un appui aux systèmes nationaux de garantie de l'emploi des jeunes.

Lors de la réunion avec les chefs d'État et de gouvernement à l'occasion du sommet sur l'emploi de Milan il y a quelques semaines, j'ai pressé les États membres de faire à l'avenir pleinement usage des fonds mis à leur disposition, et de ne pas prendre davantage de retard.

La sous-utilisation de ce fonds est inquiétante, parce qu'elle indique que les États membres ne font pas nécessairement une priorité de l'emploi des jeunes – pas autant qu'ils ne le devraient.

La pauvreté et, plus particulièrement, l'exclusion sociale, génèrent également des discriminations. Je prie instamment le Conseil, à cet égard, d'adopter au plus vite la directive relative à la mise en œuvre du principe de l'égalité de traitement entre les personnes et demande à la Commission de combler les lacunes de la législation existante en matière de lutte contre la discrimination.

Quant aux objectifs pour les prochaines années, ils doivent être ambitieux.

Les personnes et leurs besoins essentiels doivent être placés en tête des priorités de politique publique.

Ces dernières années, nous avons vu tous les États membres déployer les plus grands efforts pour préserver leur note de crédit.

Je veux maintenant les voir s'engager à mettre en place des politiques qui leur vaudront une note AAA en matière sociale, comme l'a suggéré le président Jean-Claude Juncker lors de la plénière du Parlement européen en octobre, quand la Commission a été élue.

Les augmentations d'impôts et les politiques d'austérité se sont rapidement succédé, pesant lourdement sur le citoyen moyen. Cela a aggravé la situation précaire de beaucoup et fait basculer d'autres dans une pauvreté qu'ils n'avaient jamais connue.

À l'inverse, il s'avère extrêmement difficile d'instaurer une répartition plus juste du lourd fardeau de la crise.

Des initiatives modestes, par exemple ce qu'il restera de la taxe sur les transactions financières, peinent à prendre leur essor, tandis que, de manière spectaculaire, de puissantes multinationales continuent à dresser les États membres les uns contre les autres dans une course à qui proposera l'impôt sur les sociétés le plus bas.

On estime que l'Union perd chaque année quelque 1 000 milliards d'euros du fait de la fraude et de l'évasion fiscales. C'est un montant colossal qui n'est pas employé pour aider les moins fortunés ou investir dans l'emploi et la formation.

Lorsque des sommes aussi importantes sont en jeu, lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale sans corriger les défauts de nos politiques fiscales équivaut à réarranger les chaises longues sur le pont du Titanic.

Le Parlement européen attend de la Commission Juncker qu'elle donne une priorité absolue à la politique fiscale. Nous avons besoin d'initiatives concrètes, dès maintenant.

Le Parlement européen a salué l'annonce d'une proposition sur l'échange automatique d'informations sur les rescrits fiscaux, car nous sommes convaincus qu'une plus grande transparence ne peut mener qu'à des pratiques meilleures et plus justes.

Nous devons également commencer à faire une véritable place aux questions sociales dans le domaine fiscal et budgétaire.

Nous ne devons jamais perdre de vue l'objectif d'assainir nos budgets.

Nos systèmes de sécurité sociale, nos investissements et notre croissance économique ne seront garantis à long terme que si nos budgets sont viables.

Dans le même temps, nous devons de toute urgence compléter cet impératif par une autre approche. Nous devons mettre en place des politiques d'investissement et conserver les mécanismes d'aide aux personnes qui souffrent du fait de réformes structurelles nécessaires mais douloureuses.

Ces réformes et l'assainissement budgétaire permettront de réduire la pauvreté à long terme. La pauvreté fait rage en ce moment même à nos portes, et nous devons en tenir davantage compte dans notre système de gouvernance économique.

Tout d'abord, la Commission doit accorder plus d'importance aux questions sociales lorsqu'elle formule ses recommandations par pays.

Elle pourrait apporter une amélioration tangible en élaborant des recommandations qui visent à la réalisation de l'objectif de réduction de la pauvreté fixé par la stratégie Europe 2020.

Je conseille aux gouvernements de faire de même lorsqu'ils soumettent leurs programmes nationaux de réforme à l'Union.

Ensuite, le système de gouvernance économique doit de toute urgence être complété par une dimension plus sociale.

Le tableau de bord des principaux indicateurs en matière sociale et d'emploi proposé par la Commission pourrait ainsi venir compléter le tableau des déséquilibres macroéconomiques existant.

Il faudrait également s'assurer que la discipline budgétaire ne remet pas en question la fourniture de soins de santé, ni ne les rend inabordables – domaine essentiel dans lequel les pauvres sont souvent grands perdants.

D'importants progrès peuvent par ailleurs être réalisés au niveau de l'Union sur le plan des revenus. Un revenu décent est en effet souvent la clé pour sortir de la pauvreté et de l'exclusion.

Premièrement, il convient de mettre en place des systèmes de revenu minimum dans tous les pays de l'Union. Cela permettra aux citoyens d'être protégés de la pauvreté et de vivre dignement.

Deuxièmement, il importe de fixer des niveaux de salaire minimum dans chaque pays, car le travail en lui-même, s'il n'est pas adéquatement rétribué, ne suffit parfois pas pour sortir de la pauvreté. Actuellement, dans l'Union, 9 % des travailleurs sont pauvres. Cela est extrêmement injuste et même absurde, économiquement parlant.

Le président Juncker a déclaré, devant le Parlement européen, qu'il s'efforcerait d'introduire un salaire minimum dans tous les pays membres. Nous ne le ménagerons pas.

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais vous parler d'une génération particulièrement touchée par le drame de la crise. La réalité est simple, et dure: ces prochaines années, nous allons prendre des décisions qui pourront la sauver, ou l'anéantir.

Je parle bien sûr de la génération de nos enfants et des jeunes adultes, la génération la mieux formée que l'Europe ait jamais produite. Une génération qui n'est absolument pas responsable de la crise, et qui ne devrait pas hériter de nos dettes.

Elle ne mérite pas d'être confrontée à une pauvreté généralisée, ni d'être contrainte de revoir ses ambitions à la baisse.

Nous ne pouvons pas sacrifier une autre génération sur l'autel d'une crise économique.

Si nous avons besoin d'un cri de ralliement pour nous reprendre et commencer à présenter des résultats concrets et convaincants, qui répondent aux besoins des citoyens, ce cri doit être: "sauvons cette génération!"

Mesdames, Messieurs,

Je souhaite clore ce discours par quelques éléments de réflexion.

Lorsque nous nous employons à combattre la pauvreté et l'exclusion sociale, que ce soit individuellement, par l'intermédiaire des ONG ou par la politique publique, nous le faisons principalement par altruisme et parce que nous croyons en le principe d'équité.

Cela participe également d'une logique économique: moins il y a de pauvres, plus il y a de personnes pour apporter une contribution matérielle à nos sociétés.

Ce que beaucoup oublient, cependant, c'est que la pauvreté et l'exclusion sociale, conséquences directes de l'inégalité, sapent les fondements mêmes de notre société. L'histoire nous a déjà montré que l'existence de notre système démocratique s'en trouve mise en péril.

La perte de la démocratie est un prix extrêmement lourd à payer pour tous. Pour la préserver, l'Union et l'ensemble de ses États membres doivent assumer leurs responsabilités dès aujourd'hui.


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